Introduisant le débat, Hervé Fernandez, directeur de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), soulignait la montée en puissance d’un éco-système favorable à la lutte contre l’illettrisme : « les partenaires sociaux en ont fait une priorité, des moyens très importants ont été dégagés par le Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels (FPSPP), les Opca sont de plus en plus présents avec des solutions clés-en-main […]. 100 000 salariés [ont] bénéficié d’une formation de base au cours des cinq dernières années. »

Des résultats positifs qui ne doivent cependant pas laisser penser que la partie est gagnée. Ralentissement de l’économie d’un côté, exigences en hausse du monde du travail de l’autre, Hervé Fernandez invite à « amplifier les efforts », en s’appuyant sur les « nouvelles opportunités » créées par la loi du 5 mars 2014. Observant deux « changements de logique », il commence par noter une évolution de la relation de l’entreprise à la formation. D’une part, le passage de l’obligation de cotisation à l’obligation de formation conduit à l’apparition d’une logique d’investissement formation, d’autre part de nouvelles obligations apparaissent : à l’obligation d’adaptation au poste du travail – qui existait déjà et dont le manquement est sanctionné par les tribunaux -, s’ajoutent désormais l’entretien professionnel tous les 2 ans et le bilan tous les six ans. D’où la nécessité d’un accompagnement renforcé des entreprises, par exemple pour les aider à prendre conscience du problème, à insérer les formations de base dans le plan de formation ou, encore, à utiliser les entretiens dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme. Le deuxième grand changement souligné par Hervé Fernandez provient lui du compte personnel de formation. 

En ce qu’il est « attaché à la personne et déployé à l’initiative de la personne », il représente « une opportunité pour tous ceux qui n’ont jamais bénéficié de formations de base ». Véritable « droit opposable », le directeur de l’ANLCI souligne que l’employeur ne peut refuser que le salarié bénéficie d’une formation pour l’acquisition du socle de connaissances et de compétences. Et d’insister : « ce sont des formations éligibles de droit, placées au-dessus de toute la liste des formations. »

Parce que « le CPF s’accompagne de l’instauration du conseil en évolution professionnelle et du renforcement des services d’orientation », Hervé Fernandez posait enfin un certain nombre de « défis à relever pour que la réforme devienne un atout ».Au premier rang desquels l’outillage des professionnels de l’orientation sur le champ de l’illettrisme et l’implication des entreprises.

À cet égard, Karine Passot-Janin, directrice du développement des RH chez Eiffage Energie, soulignait combien la réforme plaçait les entreprises dans une logique de « gestion des compétences tout au long de la vie ». Et de reconnaître : « auparavant, l’obligation de cotisation pouvait freiner la prise de conscience d’une responsabilité à accompagner ». Évoquant un dispositif de lutte contre l’illettrisme déployé avec l’Association lyonnaise de promotion et d’éducation sociale (Alpes), elle en souligne pourtant la nécessité en révélant que plus de la moitié des salariés volontaires à des entretiens de positionnement pour l’accès à de nouveaux métiers se sont révélés ne savoir « pratiquement ni lire ni écrire ».

Si la réforme apparaît comme une opportunité, elle n’est pas non plus sans poser quelques questions à certains acteurs. Ainsi de Pierre Chalamet, directeur de la délégation Propreté Opca Transports et Services, qui se montre prudent quant au rôle du CPF : face à une baisse des contributions et une forte proportion de salariés à temps partiel, ni les moyens financiers, ni les heures ne seront peut-être au rendez-vous... Pour Karine Passot-Janin, le CPF n’apparaît pas non plus comme le dispositif idéal dans la perspective de la lutte contre l’illettrisme. Évoquant des démarches collectives, elle souligne avoir besoin de fonds plus facilement mobilisables.

Affirmant pour sa part que « la loi ne crée pas une obligation de former mais de développer les compétences de chacun », Christian Janin, président du Comité paritaire interprofessionnel national pour l’emploi et la formation (Copanef), rappelait que le remède n’était pas toujours dans la formation. Insistant sur les « situations de travail apprenantes », il invitait notamment à innover pour « remettre les gens dans une dynamique de progression personnelle ». D’autre part, « le CPF n’est pas, rappelait-il, nécessairement l’outil principal de lutte contre l’illettrisme », pas plus qu’il n’est l’unique voie d’accès à la formation.